Avec si Cherif Benlahrech

Extrait du livre - Un été dans le Sahara

Fromentin, Eugène

                                                             

La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus de D'jelfa. la maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel encore éclairé d'un vague reflet du jour. à gauche, et fort loin dans un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau, s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles blanches s'allumaient à tous les coins du ciel ; l'air était humide et doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison ; les cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon domestique en arrière avec le convoi.

J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des chevaux, bivouaquant le long du mur ; la cour était déserte ; elle me parut grande ; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des piliers blancs ; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie laissait filtrer un peu de lumière ; une fenêtre à demi éclairée, donnant au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.

                                                                                  

Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste chapeau très-pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme un valet.

On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du sud accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux ; et, au milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie à la française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre autres de limonade.

Le kalifat Si-Chériff, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure placide, avec des yeux saillants, égligemment vêtu du simple haïk blanc sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts, Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois, dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, Bel-Kassem, doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais laissant agir un maigre tunisien, à turban blanc, aux yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux, fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff, paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.

Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats, cette table servie comme en Europe, autour de laquelle on parlait français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à D'jelfa, chef-lieu des Ouled-Nayl. j'étais au coeur de cette immense tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à Bouçaada, dans l'ouest, presque au Djebel-amour, dans le sud aux k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis Charef jusqu'à Tuggurt,  depuis D'jelfa jusqu'au M'zab, jusqu'à Metlili, jusqu'à Ouargla.

Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves ; le plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute position politique, et par les antécédents illustres de sa vie militaire. M N essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants ; il y mettait beaucoup de bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire, mais n'y compromettait rien de sa dignité.

Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu. C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on eût dit gonflé ; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en faisant du bruit ; il portait un bâton noueux dans la main ; on ne voyait pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce, s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers M N, qui se mit à sourire ; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon dévote et très-grave : derviche, marabout, un fou, c'est-à-dire un saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous, répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On l'écartait sans violence ; on le calmait en lui faisant signe de se taire ; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme il devenait importun, le tunisien le prit par le bras et l'entraîna doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant : pourquoi, Mohammed ? Pourquoi, Mohammed ? (ouach mohamm...  ouach mohamm...) et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie. Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui,  trouver un sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les arabes savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs  uperstitions.

Je me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de l'est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine particulière aux sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du cheval  sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant ; il me dit le bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me répondit point, et mit le cheval au trot.

Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant ; il se nourrit sans qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste, ce qu'il devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente après la porte fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir ; l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de feuilles ; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours, s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera de côté et ne pourra plus se relever ; son âme sera allée rejoindre sa raison. D'jelfa, même date, cinq heures.

Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de toile. Ma tente est tournée au midi ; car j'aime à l'ouvrir ainsi. Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une paix profonde ; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché, j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil, chevaux, bagages et tentes ; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se reposent ; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain, tant ce terrain est uni ; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte ; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères ; on croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de l'absence de la lumière : c'est une erreur. Si je puis comparer les sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances. Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre en nomade ; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au bout du monde ; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un abri la nuit : je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec une émotion mêlée de regrets. La température me paraît encore   relativement assez douce et, même avec dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et 31 à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, il a atteint le maximum de 32, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense. Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception, l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà : El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres ; Biskra, au contraire, n'est plus qu'à 73. plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend le bassin descendant de l'Oued-Djeddi, qui vient du Djebel-amour, arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand chott de Tunis. -je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de chênes, coupées dans la gorge du rocher de sel, au bord de l' Oued-D'jelfa. dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés non-seulement de la végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous ; et je voudrais que ce fût pour tout à fait ; car c'est par la nudité que le Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plusfournie qui dépasse le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris posé sur le vert, une de ces petites pyramides de pierre dont je t'ai parlé, et qui servent de point de repère dans la steppe, quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche. Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au plus que résumer, heureux quand nous les avons faire ! Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la nature ; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à deux genoux devant les maîtres, et je crois être tous les jours un peu  moins indigne de parler d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont fait entendre aujourd'huiplus clairement que jamais ; et c'est à D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je regardais passer sur ces fonds  d'une candeur historique de majestueux personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple,pour en obtenir la forme vraie et grande ? sept heures. tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche. Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur s'apaise, la lumière s'adoucit ; elle se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit vient ici comme un évanouissement. Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres font leur prière, prosternés la figure au levant ; on se rassemble sur des tapis pour prendre le repas ; et nos chevaux, à qui l'on vient de donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté douze heures sans bouger. La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blokhaus, donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de novembre dernier.  Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie M en cinquante jours, sous le gouvernement de m le général Randon, par la colonne expéditionnaire du général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers : quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine Bessières, tué lorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense. Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour d'entrée est vaste ; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine de chevaux pourraient s'abriter. Par de là s'étend le jardin, qui n'est encore que tracé. –au centre de ce carré long, et séparé du jardin par un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises ; il a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je n'ai fait qu'entrevoir. Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent les deux étages ; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment, que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes. Quelques fenêtres ont des barreaux ; mais il n'en est guère qui n'aient une ou plusieurs vitres cassées : ces nombreux accidents ne surprennent pas, quand on connaît l'ingénuité des arabes à l'endroit de ces choses transparentes. Pour la plupart, ils n'en ont jamais vu ; et, sans prévoir l'obstacle, ils passent leur poing au travers. -Si-Cheriff parle seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à laisser croire qu'il tient à ses vitres : au fond, en homme de la tente, il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir. Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en effet, du goût de Si-Cheriff ? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que dans sa tribu ? –il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une nécessité politique ; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes. Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les pâturages voisins du rocher de sel, avec d'immenses troupeaux de moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme.

Maria Dolores ou Fatna Aldja (épouse de Si-Cheriff)

Je dis sa femme, parce qu'on parle d'une Madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci, d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte ? -cette femme est espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus jeune qu'elle, à la Deira D'Abd-El-Kader, peu d'années avant la soumission de l'émir. -elles étaient toutes les deux fort jolies. Abd-El-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat, bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de Si-Cheriff. -toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj. J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus. Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on ne peut plus négligée. M N, qui est de ses bons amis, lui rapportait en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise de fine laine. Quant à la soeur de Madame Si-Cheriff, on ne la voit jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux.

 

Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il a deux femmes jeunes et qui passent pour très-belles. Il vient, ces jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume. Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents. Quoique maussade à l'oeil au milieu de ce désert saharien, avec sa façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les moeurs féodales. Les portes, revêtues de fer, restent ouvertes pendant le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les entend piaffer, hennir ; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse tête emmaillottée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les arabes, n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur. Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai  vu là des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois. Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait résonner le cuivre ou l'argent de son harnais ; son cou se renverse en arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève, emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne aux statues équestres des Césars victorieux. D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. à l'exemple des manoirs anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses levriers, avec ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et jaune ; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing, droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent, l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont teints de rose ; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum, prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé.

Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des moeurs depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les moeurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main, de parade, quelquefois de galanterie ; et tout cela, en définitive, me touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles aventures.

Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de D'jelfa. Le peuple arabe est très-divers, plus divers qu'on ne le croit. Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation ; c'est assurément le plus brillant ; il a ce mérite, en outre, d'être un des moins observés.

Ham'ra, 1 er juin 1853.

On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos. Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte ; je m'y attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu. Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails. L'endroit occupé par mon lit, je le vois ; il y avait là de l'herbe ou des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le retrouver.

 

 

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